Yvan Lionnel Youmssi Eya : « Il faut valoriser les innovations technologiques paysannes »

Juriste et responsable du plaidoyer au Réseau des Acteurs du Développement Durable (RADD), membre de la Convergence Globale des luttes pour les terres, l’eau, les semences et les forêts en Afrique centrale (CGTLE-AC), Yvan Lionnel Youmssi Eya alerte sur l’érosion des semences paysannes. Pour lui, leur sauvegarde passe par l’organisation des producteurs, la reconnaissance de leurs droits et la transmission des savoirs aux jeunes générations. Entretien réalisé en marge du Forum social mondial Cotonou 2026.

Journaliste : Vous parlez beaucoup d’innovations technologiques appliquées aux semences. De quoi s’agit-il concrètement ?

Yvan Lionnel Youmssi Eya : Sans entrer dans des définitions académiques, nous pouvons dire qu’il s’agit de l’ensemble des pratiques et techniques visant à modifier ou à améliorer les modes de production agricole. Cela englobe notamment les manipulations génétiques, le séquençage numérique des semences ou encore différentes techniques permettant d’intervenir sur les gènes.

Les recherches sont aujourd’hui très poussées dans ce domaine. Certaines techniques permettent d’aller très loin dans la transformation des caractéristiques des plantes. On peut même imaginer des fruits dont les caractéristiques gustatives ou nutritionnelles sont profondément modifiées.

Mais il y a un autre aspect que nous devons absolument prendre en compte : les innovations technologiques paysannes. Les agriculteurs développent eux aussi des techniques, des savoir-faire et des pratiques pour améliorer leur production. Ces innovations sont souvent moins visibles, moins médiatisées et parfois moins reconnues que celles issues des laboratoires. Pourtant, elles sont adaptées aux réalités locales et méritent d’être davantage documentées et valorisées.

Journaliste : Vous décrivez néanmoins une situation préoccupante pour les semences paysannes. Pourquoi ?

Yvan Lionnel Youmssi Eya : La situation est effectivement alarmante, mais elle n’est pas désespérée.

Les semences paysannes ont subi une véritable érosion sous l’effet du développement d’un système semencier industriel qui tend à concentrer le contrôle de la production et de la commercialisation des semences. Cette situation peut progressivement rendre les paysans dépendants de systèmes sur lesquels ils ont de moins en moins de contrôle.

Il faut également regarder les conséquences sur nos systèmes alimentaires et nos écosystèmes. Certaines semences dites améliorées nécessitent des niveaux importants d’intrants chimiques pour exprimer leur potentiel. À terme, cette dépendance contribue à la dégradation des sols et fragilise la capacité des communautés à produire durablement leur alimentation.

Nous risquons donc de nous retrouver dans une situation paradoxale : produire davantage à court terme, tout en détruisant progressivement les bases naturelles de notre capacité à produire demain.

Journaliste : Face à cette situation, quelles sont les solutions ?

Yvan Lionnel Youmssi Eya : La première chose à faire est de s’organiser pour préserver et conserver les semences paysannes.

Il faut également reconnaître les savoirs endogènes et les droits des agriculteurs. Les droits des paysans doivent être considérés comme de véritables droits humains. Au niveau international, des avancées commencent à être enregistrées. Au niveau africain également, les discussions évoluent dans le sens d’une meilleure reconnaissance des systèmes semenciers paysans.

Les échanges que nous avons eus à Cotonou sont encourageants. Ces évolutions institutionnelles, combinées au travail mené par les organisations paysannes et la société civile sur le terrain, peuvent permettre de mieux protéger les semences paysannes.

L’objectif est surtout que les paysans ne se sentent plus exclus, marginalisés ou victimes d’un système semencier qui ne prend pas suffisamment en compte leurs réalités.

Journaliste : Concrètement, comment un paysan peut-il conserver et maintenir la qualité de ses semences ?

Yvan Lionnel Youmssi Eya : Cela passe d’abord par l’organisation collective. Un paysan seul ne peut pas tout maîtriser. Il a intérêt à se constituer en organisation paysanne afin de pouvoir conserver, échanger et, lorsque le cadre le permet, commercialiser ses semences.

Il faut également reconnaître que le paysan est lui-même un producteur de connaissances. Nous avons souvent tendance à opposer le chercheur du laboratoire au paysan. Pourtant, le paysan est aussi un chercheur à sa manière. Il observe, expérimente, sélectionne, conserve et transmet. Il connaît ses sols, ses variétés et les conditions dans lesquelles ses cultures se comportent le mieux.

C’est pourquoi nos actions doivent partir de ses pratiques. Cela concerne notamment l’agroécologie paysanne, les cases communautaires de semences, les marchés locaux, les foires de semences paysannes et les mécanismes communautaires d’échange.

Tous ces espaces constituent des formes de résistance et d’autonomisation. Ils permettent aux paysans de reprendre le contrôle sur leurs systèmes alimentaires et de mieux défendre leurs droits.

Journaliste : La transmission des savoirs aux jeunes reste cependant un défi. Comment intéresser la nouvelle génération aux semences paysannes au Cameroun et en Afrique centrale ?

Yvan Lionnel Youmssi Eya : L’approche repose sur trois leviers : l’éducation, la formation et la sensibilisation.

L’éducation doit commencer dès la base. Il faut travailler sur les mentalités et permettre aux enfants de comprendre très tôt l’importance de l’agriculture, de la biodiversité, des semences et de l’alimentation.

Nous préparons, par exemple, un bootcamp dans un institut agricole. L’objectif est de permettre aux jeunes qui y sont formés d’apprendre à produire autrement, notamment à travers l’agroécologie et l’utilisation des semences paysannes.

Mais nous devons aller plus loin, des petites classes jusqu’à l’université. Il faut progressivement faire évoluer les mentalités et montrer que l’agriculture paysanne n’est pas une agriculture du passé. Elle peut être une agriculture d’avenir.

Journaliste : Et la sensibilisation et la formation dans tout cela ?

Yvan Lionnel Youmssi Eya : La sensibilisation permet aux acteurs de comprendre les enjeux. Il faut qu’ils sachent pourquoi les semences paysannes sont importantes, quels sont les risques qui pèsent sur elles et comment ils peuvent contribuer à leur préservation.

Ensuite vient la formation. Lorsqu’on veut passer d’une agriculture intensive à une agriculture agroécologique, il faut disposer de compétences. On ne peut pas simplement demander aux producteurs de changer de modèle sans leur donner les outils nécessaires.

Nous proposons donc également des accompagnements pratiques sur la production de compost, de biopesticides et d’autres solutions agroécologiques.

Notre ambition est de contribuer à l’émergence d’une jeunesse consciente, engagée et compétente, capable de porter ces combats et de construire des systèmes alimentaires plus autonomes et plus durables.

Journaliste : Quel message souhaitez-vous finalement adresser aux paysans et aux décideurs africains ?

Yvan Lionnel Youmssi Eya : Il faut comprendre que nous sommes face à des menaces réelles, mais qu’il ne faut jamais céder au découragement.

Nous devons continuer à préserver nos semences, à organiser les producteurs, à documenter les savoirs paysans et à faire reconnaître leurs droits. Les États ont également une responsabilité importante : ils doivent créer des politiques publiques qui reconnaissent et soutiennent les systèmes semenciers paysans.

Il ne faut pas opposer systématiquement innovation et tradition. Nous devons plutôt faire en sorte que l’innovation soit au service des paysans.

Les agriculteurs innovent déjà. Ils développent des pratiques adaptées à leurs territoires, à leurs sols et à leurs réalités. Ces innovations doivent être documentées, reconnues, financées et diffusées.

La véritable question n’est donc pas de savoir si nous devons accepter ou refuser l’innovation. La question est de savoir quelle innovation nous voulons et au service de quels intérêts.

Pour nous, la réponse est claire : une innovation qui renforce l’autonomie des paysans, protège la biodiversité, préserve les semences et contribue à la souveraineté alimentaire.

Propos recueillis à Cotonou, en marge du Forum social mondial 2026.

 

MOMHA

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