En marge du Forum social mondial, une table ronde organisée par la FOSPAC et le RADD a mis en lumière les risques et les opportunités des innovations technologiques appliquées aux semences. Au cœur des échanges : la défense des droits des paysans et la souveraineté alimentaire.
Dans les allées du Forum social mondial de Cotonou, le débat sur l’avenir des semences paysannes s’est invité au cœur des discussions sur la souveraineté alimentaire en Afrique. Réunis autour du thème « Innovations technologiques et semences paysannes : quels enjeux pour les droits des paysans et la souveraineté alimentaire ? », des chercheurs, défenseurs des droits paysans, organisations de la société civile et acteurs du monde rural ont questionné la place des nouvelles technologies dans la transformation des systèmes semenciers africains.
Organisée le vendredi 7 août 2026 par la Foire des semences paysannes d’Afrique centrale (FOSPAC), en collaboration avec le Réseau d’acteurs pour le développement durable (RADD), membre de la Convergence Globale des luttes pour les terres, l’eau, les semences et les forêts en Afrique centrale (CGTLE-AC), la rencontre était modérée par cette dernière. L’objectif était double : identifier les menaces que peuvent représenter les innovations technologiques, notamment les biotechnologies appliquées aux semences, mais également explorer les opportunités qu’elles peuvent offrir à la paysannerie.
Entre vigilance et appropriation
Pour les organisateurs, il ne s’agit pas de rejeter systématiquement l’innovation technologique. L’enjeu est plutôt de permettre aux communautés paysannes de comprendre ces évolutions afin d’en maîtriser les usages et d’éviter qu’elles ne se transforment en nouveaux instruments de dépendance. « Nous nous sommes rendu compte au RADD que ce sont des questions qui sont très peu évoquées par les paysans, peut-être parce qu’ils les connaissent très peu. Il était donc important que les acteurs soient non seulement informés, mais qu’ils puissent également en parler, parce que c’est l’enjeu du présent et de l’avenir », explique Yvan Lionnel Youmssi, expert en droits des paysans et l’un des panélistes et co-organisateurs de la rencontre.
Pour lui, l’innovation technologique est une réalité à laquelle les sociétés africaines ne peuvent se soustraire. « Parler seulement des menaces n’est pas suffisant. L’innovation technologique, c’est l’évolution et on ne peut pas lutter contre l’évolution », souligne-t-il. D’où la nécessité, poursuit-il, de travailler à une appropriation paysanne de ces technologies afin qu’elles puissent contribuer à la protection et à la valorisation des semences locales.
Au Bénin, le paradoxe d’un système semencier à deux vitesses
Les échanges ont également permis de mettre en lumière la situation particulière du Bénin. La semence paysanne y demeure un pilier de l’autonomie des agriculteurs, de la souveraineté alimentaire et de la conservation de la biodiversité cultivée. Sélectionnées, reproduites, conservées et échangées par les agriculteurs eux-mêmes, ces semences sont généralement adaptées aux conditions agroécologiques locales.
Pourtant, la politique semencière officielle tend davantage à promouvoir la modernisation du système formel, notamment à travers les semences certifiées et hybrides, avec une implication croissante du secteur privé. Une orientation qui suscite des inquiétudes parmi les organisations paysannes et les acteurs de la société civile engagés dans la défense des semences traditionnelles.
Selon Françoise Agbodjo, docteure en socio-anthropologie appliquée aux politiques agricoles et aux systèmes semenciers paysans, près de 80 % des semences utilisées dans les exploitations proviendraient du système informel ou paysan, contre environ 20 % pour le système formel de semences certifiées.
Mais derrière ces chiffres se cache une autre réalité : celle d’une pratique paysanne qui reste largement invisible dans les politiques publiques et qui peine à être transmise aux nouvelles générations. « Même si les semences paysannes continuent à circuler dans nos villages et représentent une forte part de ce qui est utilisé par les paysans, elles restent marginalisées et inconnues de la nouvelle génération. Il faut changer cela. Il faut réveiller les consciences », plaide la socio-anthropologue.
Quand le crédit agricole pousse vers les semences conventionnelles
L’un des principaux défis relevés au cours de la rencontre concerne les mécanismes économiques qui orientent les choix des producteurs. En quête de productivité et d’accès aux financements, certains agriculteurs se tournent progressivement vers les semences conventionnelles, qui peuvent être intégrées à des dispositifs comprenant des intrants et un accès au crédit agricole. Un avantage dont ne bénéficient pas toujours les utilisateurs de semences paysannes.
Pour les participants, cette situation crée progressivement une forme de déséquilibre entre les deux systèmes. D’un côté, un système semencier formel bénéficiant d’un accompagnement institutionnel, financier et commercial ; de l’autre, des systèmes paysans reposant principalement sur les savoirs locaux, les réseaux communautaires d’échange et la conservation familiale des semences.
Face à cette situation, les panélistes appellent à dépasser l’opposition entre semences paysannes et innovation. Ils plaident plutôt pour un cadre permettant aux technologies et aux politiques publiques de soutenir les systèmes semenciers paysans au lieu de les marginaliser.
Cela passe notamment par une meilleure reconnaissance institutionnelle des semences paysannes, leur intégration dans les politiques et dispositifs officiels, ainsi que la valorisation des connaissances et innovations développées par les communautés.
« Rien n’est perdu. Il y a beaucoup d’espoir, on est sur le bon chemin et il faut juste continuer à lutter, à préserver ces semences de chez nous, dans les cases semencières, dans nos greniers », encourage Françoise Agbodjo. Pour les participants, la bataille ne se limite donc pas à la conservation physique des graines. Elle concerne également les droits des agriculteurs à conserver, reproduire, échanger et valoriser leurs propres semences, mais aussi leur capacité à décider de l’avenir de leurs systèmes alimentaires.
Au-delà des considérations agronomiques, les débats ont rappelé que les semences paysannes constituent un patrimoine stratégique. Elles participent à la diversité agricole, à l’adaptation aux réalités locales, à la sécurité alimentaire et à l’autonomie économique des communautés.
Sur les plans nutritionnel et économique, les participants ont relevé plusieurs avantages liés à ces semences, tout en appelant à davantage de recherches et de documentation sur leurs performances, leur diversité et leur contribution aux systèmes alimentaires.
Au terme des échanges, un message s’est imposé : l’Afrique ne peut construire sa souveraineté alimentaire sans préserver sa souveraineté semencière. Les gouvernements africains sont ainsi invités à accorder aux semences paysannes une place à la hauteur de leur importance, en les reconnaissant pleinement dans les systèmes semenciers nationaux et en créant des conditions favorables à leur conservation, leur multiplication, leur circulation et leur valorisation.
À Cotonou, l’Afrique centrale a donc choisi de ne pas subir le débat sur les nouvelles technologies. Elle entend y prendre part, avec une exigence : faire de l’innovation un outil au service des paysans et non un facteur supplémentaire de dépendance.
MOMHA