À ESSE, CYRIAQUE EVINA BÂTIT UN MODÈLE ÉCONOMIQUE À LA CROISÉE DE L’AGROÉCOLOGIE ET DE L’ÉCONOMIE CIRCULAIRE

De la production agricole à la pisciculture, en passant par l’élevage, la formation et l’agro-écotourisme, François Cyriaque Evina développe à Esse, dans la région du Centre, une approche entrepreneuriale fondée sur les complémentarités entre activités, la valorisation des ressources locales et le réinvestissement des recettes. Une expérience qui interroge les voies de l’autonomie économique des exploitations rurales.

Et si la viabilité d’une entreprise rurale dépendait moins de la multiplication des productions que de la capacité à les faire fonctionner ensemble ? À Esse, François Cyriaque Evina expérimente cette logique depuis plus de trente ans. À travers la FAPE (Ferme AgroPiscicole d’Esse), il construit progressivement un écosystème économique dans lequel agriculture, pisciculture, élevage, formation et agro-écotourisme sont appelés à se renforcer mutuellement. Une démarche qui place la valorisation des ressources locales, la diversification des revenus et la recherche d’autonomie financière au cœur de l’entrepreneuriat rural.

De la gestion des projets à l’entrepreneuriat de terrain

Le parcours de François Cyriaque Evina s’est d’abord construit autour de la comptabilité, de la gestion et de la conduite des projets. Pendant vingt-cinq ans, il évolue au sein de plusieurs organisations internationales, notamment INADES-Formation, la FAO, le PNUD, le CIFOR et la Wildlife Conservation Society. Cette expérience lui permet de se familiariser avec les mécanismes de planification, de budgétisation, de contrôle financier et de suivi des interventions de développement. Mais au fil de ce parcours, une question prend une importance croissante : comment assurer la continuité des activités économiques lorsque les financements extérieurs s’arrêtent ? À cette interrogation, il choisit d’apporter une réponse concrète, sur le terrain. En investissant progressivement ses propres ressources dans la ferme familiale à Esse, il entreprend de transformer un héritage en un espace de production, d’expérimentation et de transmission des savoir-faire. La FAPE devient alors le lieu où se construit, étape après étape, une autre manière d’envisager l’entreprise rurale : non comme une juxtaposition d’activités, mais comme un ensemble organisé autour de complémentarités économiques et écologiques.

Le modèle EVINA : faire travailler les activités en synergie

L’approche développée à la FAPE repose sur une conviction : la performance d’une exploitation ne se mesure pas uniquement aux quantités produites, mais aussi à sa capacité à maîtriser ses charges, à valoriser ses ressources et à diversifier ses recettes. Dans cette perspective, les activités agricoles, piscicoles et animales sont pensées dans leurs interactions. L’objectif est de mieux utiliser les ressources disponibles, de limiter les pertes, de réduire autant que possible la dépendance aux achats extérieurs et de créer plusieurs sources de revenus. Une partie des recettes doit ensuite être réinvestie afin de soutenir la continuité et le développement des activités. Cette logique constitue le socle de ce que l’on peut désigner comme le modèle économique EVINA. Elle privilégie l’investissement progressif, l’apprentissage par l’expérience et la recherche d’une autonomie financière construite dans la durée. Elle suppose également une capacité d’adaptation : tester, observer les résultats, tirer les leçons des difficultés et ajuster les choix de production et de commercialisation. L’enjeu est de sortir d’une vision cloisonnée de l’exploitation agricole. Lorsqu’elles sont bien organisées, plusieurs activités peuvent contribuer à répartir les risques économiques, à diversifier l’offre et à mieux valoriser les ressources du territoire. La rentabilité effective d’un tel système reste toutefois liée à la maîtrise des coûts, à l’organisation du travail, aux débouchés et à la demande du marché.

L’agroécologie comme principe d’organisation de la ferme

Au-delà de sa dimension économique, l’expérience de la FAPE s’inscrit dans une réflexion sur la gestion durable des ressources naturelles. Dans un environnement forestier comme celui d’Esse, les systèmes de production sont confrontés à des enjeux de fertilité des sols, d’utilisation des terres et de préservation des ressources disponibles. La démarche portée par Cyriaque Evina cherche à articuler l’organisation de la production avec les processus biologiques et les complémentarités entre activités. L’ambition est de montrer que l’exploitation des ressources locales et l’expérimentation de pratiques agroécologiques adaptées peuvent participer à une production plus cohérente avec les réalités du milieu. Cette orientation place l’agroécologie au-delà de la seule question des techniques culturales. Elle invite à repenser la manière dont une ferme organise ses ressources, limite les pertes et articule ses différentes fonctions. L’économie circulaire devient alors une piste de travail : mieux utiliser ce qui est disponible sur place, rechercher des possibilités de valorisation et éviter, autant que possible, que des ressources potentiellement utiles soient perdues. Pour autant, la portée de cette expérience doit aussi être appréciée à l’aune de résultats documentés : coûts de production, volumes commercialisés, évolution des revenus, réduction des pertes ou effets des pratiques sur les ressources naturelles. Ces éléments permettront de mieux mesurer les performances économiques et environnementales du modèle.

Former pour transmettre, adapter et essaimer

Une exploitation peut être un lieu de production. Elle peut également devenir un espace d’apprentissage et de démonstration. C’est dans cette seconde perspective que s’inscrit la Form’Action développée à la FAPE, fondée sur l’apprentissage pratique et le partage des expériences. L’objectif est de rapprocher les connaissances des réalités du terrain et de permettre aux participants de mieux comprendre les principes d’organisation d’une entreprise rurale diversifiée. Au-delà des techniques de production, l’expérience ouvre la discussion sur la gestion, l’investissement, la maîtrise des charges, la recherche de débouchés et le réinvestissement des recettes. Des initiatives d’accompagnement sont également envisagées pour adapter certains principes de cette démarche à d’autres territoires, notamment au Gabon. Une telle perspective soulève une question centrale : comment transposer une expérience sans reproduire mécaniquement un modèle conçu dans un contexte particulier ? Les ressources disponibles, les compétences, les infrastructures, les habitudes de consommation et les marchés diffèrent d’un territoire à l’autre. La transmission doit donc s’accompagner d’une adaptation aux conditions locales. C’est aussi à cette capacité d’appropriation que se mesurera l’intérêt du modèle : non seulement à ce qu’il produit sur le site de la FAPE, mais également à ce qu’il permet à d’autres entrepreneurs ruraux de comprendre, d’expérimenter et de construire à leur tour.

« Chez Cyriaque », la culture au service de l’économie locale

La diversification de la FAPE s’apprête à franchir une nouvelle étape avec l’ouverture annoncée de « CHEZ CYRIAQUE – Cabaret en forêt », prévue le samedi 31 octobre 2026. Pensé comme un nouvel espace culturel et de loisirs, le cabaret doit compléter l’écosystème économique de la ferme en créant un point de rencontre entre visiteurs, culture et activités de production. L’idée est de ne pas faire de ce nouvel espace une activité isolée. La fréquentation du cabaret pourrait favoriser la découverte de la ferme et créer des débouchés supplémentaires pour ses produits agricoles, piscicoles et pastoraux, ainsi que pour ses services de restauration, d’hébergement et de loisirs. Cette articulation entre culture et agriculture ouvre une piste intéressante pour l’économie rurale : faire de l’expérience vécue sur un site de production un levier de commercialisation et de diversification des revenus. Mais l’ambition devra se confronter aux réalités du marché. La fréquentation, la qualité de l’accueil, la régularité de l’offre et la capacité à transformer les visites en achats ou en prestations rémunératrices seront déterminantes pour apprécier la contribution réelle du cabaret à l’économie de la FAPE. L’ouverture de « Chez Cyriaque » marque ainsi une nouvelle phase dans la stratégie de diversification de l’exploitation. Après avoir développé plusieurs activités de production, l’initiative entend renforcer les liens entre celles-ci et les services susceptibles d’attirer une clientèle sur le site.

Une expérience qui pose la question de la viabilité des entreprises rurales

À Esse, le parcours de François Cyriaque Evina invite à examiner autrement les conditions de développement de l’entrepreneuriat rural. L’expérience met en avant plusieurs leviers : l’investissement progressif, la diversification des activités, la valorisation des ressources locales, la formation pratique et la recherche de marchés capables de soutenir la continuité de l’entreprise. Elle rappelle aussi qu’une ferme diversifiée ne devient pas automatiquement rentable ou écologiquement performante. La cohérence entre les activités doit se traduire dans la gestion quotidienne, les résultats économiques, la qualité des produits et la capacité à répondre durablement à la demande. C’est dans cette tension entre ambition et résultats que réside tout l’intérêt de la FAPE : une initiative entrepreneuriale en construction, qui cherche à faire dialoguer production, gestion, écologie et services. Son expérience mérite d’être documentée, suivie et analysée afin d’identifier les conditions dans lesquelles une telle démarche pourrait inspirer d’autres exploitations au Cameroun et en Afrique centrale. À travers une série de cinq publications, nous proposons de revenir sur l’itinéraire de François Cyriaque Evina, la genèse de la FAPE, les principes de son modèle économique, ses orientations agroécologiques et ses perspectives de développement territorial. Une immersion dans une expérience qui pose une question essentielle : comment bâtir, à partir des ressources d’un territoire, une entreprise rurale capable de produire, de créer de la valeur et de préparer son avenir ?

MOMHA

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