
Alors que la demande en protéines animales explose, l’élevage porcin camerounais amorce son virage industriel. Nous avons rencontré Jean-Paul Atangana, expert consultant auprès d’INTERPORCAM et éleveur dans la région du Centre, pour décrypter les enjeux d’une filière en pleine mutation.
Sonha média : Monsieur Atangana, on parle beaucoup d’un « Eldorado porcin » au Cameroun en ce début d’année 2026. Quelle est la réalité sur le terrain ?
Jean-Paul Atangana : L’enthousiasme est réel, mais il faut être lucide. Le marché camerounais pèse aujourd’hui près de 250 milliards de FCFA. Avec une population urbaine qui croît sans cesse, la demande dépasse largement l’offre. Le porc est devenu la « viande de secours » face à la hausse des prix du bœuf. Mais attention, ce n’est plus l’élevage « de grand-mère ». Aujourd’hui, celui qui ne maîtrise pas ses coûts de provende et sa biosécurité court à la faillite.
Justement, le prix de l’aliment reste le nerf de la guerre. Comment les éleveurs s’adaptent-ils ?
J-P. A. : C’est le défi majeur. L’aliment représente 70 % à 80 % du coût de production. En 2025, nous avons subi les fluctuations des cours du maïs et du soja. La solution de terrain, c’est la formulation locale. On intègre de plus en plus de substituts comme le tourteau de palmiste ou des drèches de brasserie pour faire baisser le prix du kilo d’aliment sous la barre des 250 FCFA. Ceux qui réussissent sont ceux qui cultivent eux-mêmes une partie de leur maïs.
La Peste Porcine Africaine (PPA) a souvent décimé les cheptels. Où en sommes-nous sur le plan sanitaire ?
J-P. A. : La vigilance est maximale. Après les alertes dans le Nord l’an dernier, le message est passé : « Zéro visiteur dans la porcherie ». On généralise les pédiluves, les clôtures hermétiques et la désinfection systématique des camions de livraison. Le gouvernement appuie aussi la filière en important des géniteurs améliorés (Large White, Landrace) plus résistants et à croissance rapide. Un porc qui atteint 90 kg en 6 mois au lieu de 10, c’est là que se joue la rentabilité.
L’État a récemment injecté plus de 500 millions de FCFA dans la construction de porcheries modernes. Est-ce suffisant ?
J-P. A. : C’est un signal fort, surtout pour les régions du Sud et de l’Est. Mais le vrai levier, c’est la structuration. Nous devons passer du stade de « débrouillardise » à celui de véritables PME agricoles. INTERPORCAM travaille pour que l’éleveur ne soit plus seul face aux intermédiaires (« les « coxeurs ») qui cassent les prix sur les marchés de Yaoundé ou Douala.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune Camerounais qui souhaite se lancer aujourd’hui ?
J-P. A. : Ne commencez pas par construire un palais pour vos porcs. Commencez par apprendre la technique. Un bon éleveur, c’est d’abord un bon gestionnaire de stock et un bon infirmier. Si vous maîtrisez votre indice de consommation (la quantité d’aliment nécessaire pour produire 1 kg de viande), vous gagnerez de l’argent. Le porc ne ment pas : si tu t’en occupes bien, il te le rend au centuple.
📊 L’œil de l’Expert : Les chiffres clés (Mars 2026)
- Prix du porc vif : Entre 1 400 et 1 700 FCFA / kg (selon la zone).
- Bénéfice moyen : Environ 45 000 à 60 000 FCFA par sujet de 100 kg bien conduit.
- Objectif 2030 : Doubler la production nationale pour viser l’exportation vers le Gabon et la Guinée Équatoriale.